Tornade noire sur ma planète.

19/01/2014 22:33
 

 

 

 

 

 


 

 

    Un après-midi d'été, j'étais assise à cette terrasse donnant sur le beffroi. Je sirotais cette menthe à l'eau pour me désaltérer et crayon à la main, je griffonnais les ombres de ces femmes attablées non loin de moi. Leurs voix venaient jusqu'à moi, je m'attardais sur leurs paroles dont la tonalité annonçait la légèreté des propos.

« _ Humm, ça me fait du bien ce soleil, cette chaleur. Je peux enfin sortir les petites jupes blanches.

_ Oui, tu as raison. J'en avais assez de ce ciel noir, chargé de pluie. D'ailleurs si ça te dit, on pourrait faire les boutiques pour se trouver quelques jolies tenues à faire craquer les bellâtres. Regarde celui-ci, il a des yeux dans lesquels je m'y plongerai bien pour une nuit.

_ Oui, tu as raison et en plus il a de quoi nous réchauffer pour l'hiver prochain. Il est bâti dans un roc...


 

    Un peu plus loin, les discussions s'animaient de rires, de cris et d’insouciances. De l'autre côté, une famille abordait avec joie la destination du week-end à venir. Un groupe de messieurs cravatés oubliaient les chiffres et les réunions pour se concentrer sur la sortie des dernières baskets de running qui permettraient de « courir plus vite ». Une brise chaude et légère venait soulever les robes des demoiselles au grand bonheur des jeunes hommes assis sur le bord de la fontaine. Les oiseaux chantaient, le soleil lançait ses flèches blanches éblouissantes sur la place.


 

    Après ce temps suspendu, je me rendis compte que personne ne ressentait ce vent noir, cette tornade sombre qui grandissait. Tout ce beau monde nageait dans ce flot blanc et pur de bonheur et il semblait que moi seule venais ternir ce tableau. Je sentais en moi, là juste au centre de ma poitrine, ce torrent se serrer, me bousculer comme un bateau dans une tempête. Plus je prenais conscience du bien-être des Autres, plus ce vent lugubre m'envahissait. Je décidais de me décrocher de mon intérieur pour me concentrer sur mes esquisses et ce rayon chaud du soleil. Pensées positives, conscience objective de l'instant présent.

    Ma main effleurait le papier. Les traits noirs d'abord bien éparses laissés la trace d'une scène de vie en plein été. Peu à peu, sans me rendre compte, les traits furent dentelés, aiguisés, fendus et surtout noir ténèbre. La blancheur de la page avait quasi disparue laissant place à un profond ouragan d'horreur. Lorsque mon esprit pris conscience que mes personnages respirant la joie de l'été étaient devenus des corps insufflant la douleur de l'hiver, je fis tomber mon crayon.

    Que se passait-il en moi ? Pourquoi n'étais-je plus maître de mes dessins, de mon dessein ? Étais -je hermétique à la chaleur du soleil, à la blancheur des sentiments nouveaux ? Devrais-je être la seule prisonnière du froid des sombres nuages, à la noirceur des pleurs anciens ? Peut-être, personne ne sentait donc cet orage arrivé sauf moi ?

    Ma poitrine se serrait telle prise dans une enclume. Je me sentais oppressée et ballottée. Je voulais fuir cet état mais où me replier. J'étais bien seule avec ma noirceur dans cette foule inondée de soleil. Ces ténèbres tourbillonnaient et gagnaient du terrain dans ma poitrine. Ils s’immisçaient maintenant dans ma gorge. Tel un brouillard noir, cette fumée emplie d'angoisse et de tristesse avançait à chaque inspiration. « Arrête donc de respirer », criait une voix en moi. Je m'éloignais peu à peu du tourbillon de la vie qui m'entourait : ces femmes légères assises discutant, ces enfants jouant au ballon, le chant des oiseaux clapotant sur le bruissement de la fontaine. La crise d'angoisse devenait plus profonde et commençait à se transformer en mélancolie. « Non, bats -toi. Ne te laisses pas te noyer. Bouge ton cul. Merde. Fais chier », hurlait-on de tout mon corps. Je savais que si cette tempête gagnait trop de terrain, il me faudrait des jours, il me faudrait maintes stratagèmes pour pouvoir tuer ce spleen. A force de m’observer, à force de m'analyser j'avais pris conscience que j'étais en proie à ces moments de perdition parfois ils duraient quelques minutes parfois ils me trucidaient des jours et des nuits entières. Il me fallait donc réagir vite.

    La bataille était donc ouverte. Détourner cette tempête noire et retrouver les rayons blancs du soleil ou me noyer dans les profondeurs et me torturer d'un vide obscure. Inverser le courant, faire tourner le vent. Je me dois de quitter la passion pour la raison . Mais comment moi si sensible, adoucir la noirceur de mes sentiments ? Passer par les sens pour éveiller mes sensations, détourner la réalité pour apaiser cette tempête.


 

Le serveur passait près de moi. C'était le moment idéal, je devais frapper maintenant :

_ "S'il vous plaît ?, dis-je d'un ton hésitant

_ Oui, mademoiselle, qu'est-ce que je peux vous servir ?

_ Je voudrais « un homme noir », s'il vous plaît . Tout en prononçant ces paroles, je me rendis compte de l'idiotie de mes propos. Mais parallèlement je sentais le cœur du tourbillon descendre dans ma gorge. Ce nœud devint figé comme cristallisé par ses paroles insensées comme l'était le serveur.

 _ Pardon, mademoiselle ?, dit-il sur un ton stupéfait et amusé

_ Je voudrais juste le contrevent de la dame blanche donc un homme noir. Une glace au chocolat , nappée d'une crème vanille avec de la chantilly et des copeaux de chocolat noir, s'il vous plaît. »

Le serveur, sourit : « Je vous apporte ça tout de suite ."

    Il y avait rupture. J'avais commencé à contrecarrer ma réalité. Cette tornade noire sur ma planète se figea quelques instants. Il me faudrait encore chasser ces nuages sombres pour ne pas qu'ils se ravivent dans quelques minutes. Ce n'est pas cette glace qui allait tout chasser. Elle n'est que le point de rupture d'un engrenage douloureux.

    Le serveur déposa la coupe comportant ces nuages blancs de crème juste à côté de mon calepin. Je pris une première cuiller. Je me forçais à apprécier ce doux mélange de froid et de douceur. Il était temps de faire sortir la foudre qui était en moi. Je pris mon crayon. Cet outil à dessin devenait une aiguille à tatouer. Les mots remplaçaient les dessins. Je vomissais mon mal sur ce papier. Je sentais sortir ces vents destructeurs, cette tornade dans laquelle je faillis me noyer. Je violentai comme je me sentais foudroyer.

   

1h30 plus tard, je payais l'addition. Je partis dans ma robe blanche virevoltant au grès du vent sous les rayons aveuglants d'un soleil d'été. Mon cœur était un peu plus léger et mon calepin un peu plus pesant.