Tatous rages

11/03/2014 19:25

Tatous Rages


C'est trop dur à garder, trop lourd à porter. Oui parfois, il y a des secrets qu'il faut se débarrasser sinon notre vie ne devient que survie. « chacun porte sa croix » disait ma grand-mère. Oui certes mais certains l'ont plus légère que d'autres et la sienne est en chêne massif. J'ai envie de l'aider comme Marco m'a aidé. J'ai envie de lui apporter le moyen de le soulager et il n'aura  pas le dos bossu et le cœur meurtri dans quelques années par ce poids. Je ne veux pas qu'il me questionne, je ne veux pas qu'il cherche à savoir mon secret que j'ai du tuer.

Voilà déjà 8 ans. Le temps passe vite. 8 ans que mon ami Marco m'a sauvé.Notre rencontre a eu lieu dans cette réception pour l'avant-première du film « à cœurs partagés ». Il était là exubérant et très discret en même temps. Il portait des vêtements bariolés près du corps comme des tatouages, normal pour un tatoueur. Il était là dans un coin sa coupe à la main. Moi je représentais la luxueuse marque de bijoux pour laquelle je bossai et qui avait prêté des accessoires d'exception pour le film. J'ai su bien plus tard pourquoi il avait été là, lui l'homme aux tatouages. Dans la soirée, nous avons discuté et tout de suite le feeling est passé.
Je lui parlais de mes croquis, de ma manière de dessiner un bijou et lui de sa façon de tatouer ses clients. De traits de crayons en traits de crayons, nous avions la même vision des choses, la même façon de mettre une partie de soi et de l'autre dans nos dessins. Depuis ce jour, Marco et moi sommes devenus amis et confidents. On passait des après-midis à discuter de courbes, de couleurs, de détails, de symboles et de formes. Lui homme tatoueur de 50 ans, moi dessinatrice d'exception haut de mes 30 ans. Un jour il m'a dit « c'est par le bien-faire que se crée le bien-être » je n'ai pas compris tout de suite la portée de ses mots.  On se croisait souvent dans les soirées privées : musique, expos c'est d'ailleurs là que j'ai rencontré ce chanteur en vogue.

 Il m'a séduite j'ai craqué. On s'est aimés. Marco était toujours là à mes côtés mais je passais beaucoup de temps dans les coulisses des concerts, dans les studios et les soirées avec ce nouveau monde. J'y étais bien, heureuse et en pleine création. Les mois passèrent. Peu à peu, le jour tout était devenu doux, la nuit tout était devenu rude. En même temps le succès grandissait. Je le vit se défoncer à la cocaïne, se murger au whisky, délirer seul sur sa guitare. Les soirées se ressemblaient et moi je me perdais. Je voulus partir. Je voulus rester. Je voulus inverser la machine. Mais le vice et l'addiction étaient des démons qu'une jeune femme de 33 ans comme moi ne savait pas comment détruire. Et il eut le dernier soir. Lors d'un concert privé, la régie n'avait pas bien coordonné l'éclairage avec la musique : là tout e basculé. Lui seul se rendit compte de l'erreur mais ce fut le drame. Furieux,  il plongea dans son delirium.  La descente aux enfers dura quelques minutes. Le drame de sa vie était le début du mien. Entre deux verres, il vint vers moi et m' explosa le nez en hurlant des phrases insensées. Je me relevai, je m'habillai et je partis. Ce fut la dernière fois ce soir là que je le vis. Mon cœur me faisait bien plus mal que mon nez. Je sentais mon amour qui saignait, qui était fissuré, qui vivait encore en moi. Au bout de quelques semaines j'appris que j'étais enceinte. Je portai la vie, j'avais un bout de lui dans mon corps encore marqué par le coup. J'aimai ce ventre et ce qu'il  représentait mais je détestai la violence qui l'avait habitée. Je ne pouvais pas le garder même si j'en avais tellement envie car dans ce ventre il y avait le meilleur de lui.  Je pleurais, j'étais perdue car je l'aimais plus encore.

Marco était là. Il m'a accompagné à l'hôpital pour tuer  l'irréparable. Il est resté à mes côtés durant tout le processus d'extermination. Je souffrais dans mon corps, je saignais dans mon cœur, je pleurais dans mon âme. Foutue culture familiale qui vous berce dans l'idée que porter la vie est le cadeau le plus merveilleux. Tu parles. Porter l'être de celui que tu aimes mais qui te tabasse pour une connerie, qui te hurle dessus pour des queues de poires. Élever seule un petit bout et lui dire dans 15 ans : « oui ton père était un sacré chanteur compositeur. Malheureusement il est mort noyé dans son vomi à cause de toute la coke qu'il avait prise », non de ça je n'en veux pas. Je sombrais alors dans l'horreur : insomnie, cauchemars, manque d'appétit. Je n'avais plus d'inspirations. Je pleurais seule le soir et je vivotais souriante le jour. Je plongeais. Marco tentait de me relever, de me changer les idées mais rien ne faisait : il hantait mes nuits, il me suivait la journée. Au bout de quelques semaines, toujours lasse à demi morte ou à moitié vivante de douleur je  consommai lesmouchoirs et les anxiolytiques. Un vendredi soir, Marco vint. Il me proposa de l'accompagner dans son atelier pour me montrer de l'extraordinaire. Je connaissais bien son atelier. Les murs étaient drapés de velours rouge sur lesquels des photos de quelques tatouages d'artistes ou d'anonymes. Des vieilles machines à tatouer étaient exposées sur un atelier fait de bois et d'acier. Des bougies et une lumière tamisée rendaient l'atmosphère étrange et d'un autre temps. Dans son laboratoire peint de rouge et d'acier avecdes dessins de roses, de sabres, de têtes de morts, il avait aligné ses encres et son dermographe sur cette planche de métal avec le désinfectant nécessaire avant toute création. Il me montra une petite porte rouge : « C'est ici que tu vas pouvoir alléger tes peines, ma grande. Tu vois derrière cette porte j'ai installé un autre atelier mais spécial celui-ci. Je permets aux gens qui ont un secret trop lourd de s'en débarrasser. » Je l'écoutai comme une petite fille qui boit les paroles d'un conteur. Il me fit rentrer dans cette pièce. Les murs étaient gris avec des drapés noirs, je retrouvai le même rituel que dans son atelier classique : les encres alignées en camaïeu, le dermographe, des aiguilles sur un meuble en acier. À côté, comme dans une alcôve il y avait un petit bureau avec des crayons de toutes les couleurs, des feutres, de la peinture des pinceaux et des feuilles qui ressemblaient à du papier de riz. Les lumières choisies faisaient de cette pièce un boudoir calme et serein. Un bouddha était d'ailleurs disposé dans un coin. Il m'expliqua
ainsi : « C'est par le bien-faire que se crée le bien-être. Ici les gens viennent, ils dessinent, peignent, écrivent les maux qui les rongent, les secrets insupportables, les gestes regrettés, les actes inavouables. Ce sont tous les troubles qui font guerre en toi et qui rendent ta vie une survie. Je m'inspire de leurs dessins, de leurs mots pour créer ensuite leur tatouage. Les encres utilisées viennent des différentes parties du monde, elles passent forcement une année dans le temple du moine Vitavi Mortem en Inde avant de venir dans mes flacons. Nous sommes 3 au monde à avoir hérité de ce don. Un en France, un autre à Dubaï, et le dernier à Rio. Une fois le tatouage fait, l'encre agit et au bout de quelques jours tu te sens mieux. Tes angoisses, tes fantômes disparaissent. À chaque couleur ou mélanges est un délit : meurtre, accident, violence, vol,  étournement... du plus petit maux à la perdition, j'arrive à anéantir les noirceurs de ton intérieur ». Je restais muette, je l'écoutais avec mon air sceptique. « Tu sais que tu peux me faire confiance. Comment expliques-tu que je sois invité dans des cérémonies où le haut gratin se dandine ? Moi un tatoueur, vieux excentrique. Bhen oui car certains sont venus me voir pour les aider, des chanteurs, des chirurgiens, des hommes d'affaires... Fais-moi confiance et puis tu m'as toujours dit que tu voulais te faire tatouer. » Sans un mot, Je suis partie m'asseoir, j'ai pris des crayons et je me suis mise à griffonner des formes rondes et ovales, des arabesques contenant les mots vie, mort, sang, tuerie, cœur, génocide, amour.

Au bout d'une heure, je lui présentais mon gribouillage. Il prit alors le recto de la feuille,ferma les yeux quelques minutes et se mit à dessiner un poignard gothique très féminin avec une rose, des arabesques, un ange qu'il fallait deviner dans l'arme. Même si ce n'était pas l'idée du tatouage que je pensais faire il était beau et me parler. Je sentis immédiatement en le voyant des frissons et un froid traversé mon corps.

Pendant qu'il préparait l'encre, je m'installais sur le lit. « Je vais te tatouer l'aine car vois tu c'est la que ta rage s'est installée avec la souffrance de l'avortement. Tu auras un peu mal. Mais comme le tatouage est petit ça ira vite ». Je me suis mise à pleurer en entendant ces mots. Personne n'avait osé me le dire comme ça même à l'hôpital.  Puis calmée, il s'est mis à peindre sur mon corps. À chaque piqûre je me sentais dégonflée, je me vidais. Mon corps rougissait. Mon esprit se remémorait cette histoire.  L'encre entrée par des légères douleurs et un vent chaud se diffusait dans mon corps. Au bout d'une demi-heure, le peintre aux aiguilles avait fini son ouvrage. Je me rhabillais. En sortant, Marco me réconforta en me disant que maintenant tout irait bien. Demain était un autre jour.

A ce moment là un homme entra et me souffla à l'oreille :«  Bonjour ma belle, il est incroyable, hein ? Moi c'est la deuxième fois que je viens car il fait des miracles. »

Je rentrai chez moi et je m'endormis en quelques minutes. Une nuit commeça je n'en faisais plus depuis des semaines. Le lendemain Marcopassa et je me sentais mieux.  8 ans déjà que je me sens légère.8 ans déjà que je me sens revivre. Aujourd'hui, je vais voir monfrère et je vais lui apporter mon aide car c'est à mon tour de lui tendre le crayon du bien-faire pour son bien-être.


 C'est par le bien-faire que se crée le bien-être