Surprise, mon chéri.
Ce matin, le soleil s'est levé un peu trop tôt. La brume matinale s'est introduite délicatement sur les draps m'obligeant à sortir de la nuit, de ma profondeur, de notre délice. Entre rêves et réalités, les gestes sont des fantômes vaporeux. Lents et délicats, ils sont incertains. Je prends peu à peu conscience et connaissance qu'aujourd'hui ce n'est un jour ordinaire mais le JOUR, ce fameux jour. Le jour où tout bascule, ce jour si attendu et si inattendu pourtant. Je me lève, savourant ce flux de lumière si doux qui pénètre mon visage. Comme des petites gouttes de fraîcheur, il éveille chaque partie de mon être. Un bruissement léger me sort de ce délice. Son souffle profond et long me provoque, il dort encore. Son corps prend peu à peu les empreintes du mien dans ce lit. Les draps soyeux de couleur or scintillent et illuminent sa chevelure ébouriffée par notre danse amoureuse de cette nuit.
Voici maintenant 9 mois que notre idylle est sans nuage. Notre amour se tisse un peu plus chaque jour. Nous sommes « jumeaux astraux» m'a-t-il dit au bout de quelques semaines. Nous formons un tout: il devine mes pensées, je ressens ses émotions. Une complicité à faire peur, je suis lui, il est moi. Peu importe la distance qui nous sépare, je suis dans son corps et vis son état de bien-être ou d'anxiété. J'ai voulu fuir, j'ai voulu partir. Notre amour me faisait peur. Mais cette intensité astrale, cet autre moi, non ce double moi est devenu très vite une chance, une histoire hors norme. C'est lui que j'ai toujours attendu et j'ai décidé de vivre pleinement ce que les astres nous offraient. Nous avons une chance inouïe :Je suis lui, il est moi. Notre amour grandit et se forge chaque jour un peu plus, un peu plus fort. Je souhaite toujours le surprendre. Lui, il aime m'étonner. Notre histoire est un jeu simple et léger. Entre nous, les jeux d'amour sont fréquents, les surprises , les attentions. Tout est simple, fort et inéluctable et emplie de liberté. Un jour, je te surprendrai comme jamais tu l'as été mon amour. Je me fais cette promesse insensée. C'est aujourd'hui, je l'ai décidé.
Il est beau, il est doux , il est serein. Il est moi, je suis lui. Aujourd'hui, je serai moi, et il deviendra lui. Il boit dans le reste de mon parfum tatoué sur la taie. Son visage dort encore. Il est apaisé, il est comme mort. Enlevé des souffrances journalières, vidé des contrariétés infligées, il dort,comme un mort. Ce teint porcelaine le rend immortel, ce nacre adoucit ses traits. Tout devient lisse et léger alors que réveillé il est marqué et profond.
Le pas lent et léger, je le laisse profiter encore de cet état de tranquillité que le voile de ce soleil matinal m'a honteusement volé. A demi éveillée, l'esprit noyé par les nausées, et le corps frappé par les douleurs, je dois me bousculer. Il est nécessaire et vitale de me mettre un coup de faucheuse car c'est le jour J. Direction la salle d'eau, son tee-shirt glisse sur mon corps, s'étale sur le sol comme une flaque aux mille couleurs. Je passe sous la douche. Cette pluie tropicale réveille rapidement mes sens. Les nausées s'estompent, les douleurs suivent le sillon de l'eau sur mes courbes et s'en vont mourir en tourbillonnant. Ça y est, mon esprit prend le contrôle, mon corps est vif. Le temps s'accélère pour moi. Lui, il ne se doute de rien, il est prisonnier de son sommeil. Je ne lui ai rien dis sauf qu'un jour tout changerait.
Je saute dans mon jean, enfile ce vieux pull marin acheté avec ma première paie, et je retourne dans la chambre rapidement. Il dort encore, son corps respire lentement. Il est beau. Je pose mes lèvres sur les siennes, lui murmurant « bonne journée, mon chéri. Je pars pour mieux te revoir ». Dans sa voix matinale d'outre-tombe, « Ok, ma chérie, je t'aime » s'expulse dans un souffle endormi.
Vêtue de mon cuir, sac à dos pris à la volée, clés en main, je dévale les escaliers. A mon tour, de réveiller la moto, elle crie sa joie de me retrouver. Le moteur grogne et me demande qu'à dévorer les kilomètres. Le chrome laisse une trainée d'argent qui contraste avec le noir du réservoir. Elle est prête, elle s'impatiente, elle se réjouit de cette aventure. Je l'enfourche et me voilà partie vers d'autres cieux aujourd'hui ce fameux jour, ce jour où tout a été décidé.
Les arbres défilent. Cette rangée de platanes ressemble étrangement à une série de parapluie, il me protège et assombrit ma vision. Les lampadaires, ces soldats de la nuit, me saluent. Ils forment une raie d'honneur, je savoure ce moment. Ils savent. J'ai cette douce impression que chaque élément ressent que tout se joue. Chaque fleur, chaque arbuste, chaque sapin porte tout leur attention sur mon destin. Ils se sont parés de leur plus beau habit. Ce vert touffu et gras ravive les couleurs éclatantes de leur souliers de jacinthes et de tulipes. Je ne m'attendais pas à autant de parures.
J'apprécie, je savoure, je me délecte de ce moment. Je roule tout droit, là où elle m'attend. Le jour s'éveille et m'aide à trouver le chemin. Ce tapis gris, légèrement jaune et rouge me guide , m'accompagne et m'amène à travers ses délices visuels et olfactifs.
Je me rapproche. Mon but est au bout , encore quelques kilomètres. La route s'éclaircit, le vent se lève, l'horizon est proche. Avec plaisir, avec jouissance, je donne un coup d'accélérateur. Les champs de blé ont succédé aux soldats de 100 ans. La mer se laisse se découvrir. Je suis pressée d'y être et pourtant je prends le temps de savourer chaque mètre parcouru. J'accélère encore. L'excitation grandit; l'horizon est au bout de mon guidon. Le sol s'est perdu, je roule, je vole. Ma bécane ouvre ses ailes, je prends le soleil dans ma main. Aujourd'hui, ce fameux jour, ce jour J, je suis devenue lisse et légère. Aujourd'hui, ce fameux jour, ce jour J, je suis devenue douce et apaisée: « Me voici, mon amour, je t'ai rejoins dans ton outre tombe. »
Il est 10h pile. On tambourine à la porte. Il se lève, il enfile un vieux peignoir. Il grogne ,on est dimanche, il aurait pu encore dormir.
"Sylvia a du partir acheter des croissants pour me faire la surprise. Il ouvre la porte son visage de porcelaine a pris les couleurs de la vie. La vieille dame du second lui tend un papier et s'en va sans rien dire. La politesse se perd : même les personnes du 4éme âge en oubli les us et les coutumes".
Il lit à haute voix:
« Je vais te surprendre plus encore aujourd'hui. mon éternel amour. » . il ne saisit pas la portée de ses mots. Il ouvre la radio: « Un accident terrible s'est produit ce matin au lever du soleil. La gendarmerie a retrouvé une jeune femme morte aux falaises de Pipa il semblerait que la vitesse soit en cause ».
* * *
A-t-on le droit de vivre un amour égoïstement?
A-t-on le droit de partir par amour ?
A-t-on le droit de laisser l'autre sans réponse?
A-t-on envie d'accepter que l'amour n'a pas toujours de raison?