Mon entreprise connaît la crise

Il est 21h, il se pose sur ce banc non loin de ce petit étang où les arbres se reflètent comme dans un miroir. Il s'autorise cette petite pause bien méritée. Après tout, il ne s'est pas arrêté de travailler depuis des lustres. Il dépose sur le sol son matériel bien plus lourd qu'il ne l'était jadis. Il regarde autour de lui et son regard s'arrête sur ce couple de tourterelles qui roucoulent et s'amusent à se cacher dans les parterres de jonquilles. Il sent la douceur des rayons du soleil couchant le pénétrer. Cette lumière diffuse l'apaise. Il respire profondément. À chaque inspiration son esprit s'évade un peu plus. Il se remémore les temps anciens où tout lui semblait si simple.
Pour ses huit ans, sa mère lui avait offert un arc sculpté dans du frêne (arbre robuste et souple célèbre pour sa force). Il lui reconnaît sa légèreté, sa rudesse sans être cassant. Il avait lui-même appris à tailler ses flèches en regardant les archers. Contrairement à eux qui utilisaient du cèdre, il avait décidé de prendre le cyprès pour son bois persistant et résistant. Cet arbre était impérissable et donc parfait pour les ambitions de ce jeune garçon. A force de persévérance et de volonté, il avait su le manier avec une agilité et une rapidité telle que Mars en était presque jaloux. Il s'était essayé comme tous les archers sur des cibles, sur des arbres, sur des mannequins de paille, sur des pots d'argile, sur des pommes, des animaux réduisant ainsi peu à peu la taille jusqu'à viser le cœur d'un écureuil. En moins d'un an, le tir n'avait plus de secret pour lui. Sa dernière cible réussie, il pouvait partir à la conquête du monde, arc et flèches sur le dos. A cette époque, tout était si simple. Tout était si facile : un tir pour une proie, une flèche pour un cœur. Il repérait sa victime. Il l'observait quelques instants et savait déjà tout d'elle : ses amis, son prétendant, sa famille. Alors il choisissait le meilleur endroit, le moment idéal pour la toucher de sa flèche. Il se postait, la fixait et armait son arc dans le silence. Puis... Retenant son souffle, il dressait son index pour entendre la flèche sifflait dans les airs jusqu'à atteindre le cœur. Touchée, sa victime ne pouvait plus rien faire. Elle était pénétrée. Elle était frappée. Il pouvait ainsi en tirer une quantité incroyable dans une journée. Des hommes comme des femmes, aucune différence pour lui, l'important était de ne pas se tromper de cible et de viser juste.
Malgré quelques déceptions, il pouvait se satisfaire d'une réussite quasi totale. Sa mère était fière de lui et n'hésitait pas à l'encourager dans cette voie.

Mais au fil du temps, les choses se compliquaient. Les flèches de cyprès avaient moins d'effet. Il avait tenté de les tailler autrement, de les affûter plus encore mais en vain. Il devait en tirer deux pour toucher le cœur de sa victime. Il faut dire que la décadence avait pris place dans le royaume. Les bals se succédaient. Les soirées mondaines se multipliaient. La guerre se propageait. Le sang coulait dans les champs de bataille pour sauver le royaume. Le vermillon se répandait dans la cour pour impressioner le cœur de sa maîtresse. A cette époque, il devait observer plusieurs heures sa victime avant de connaître ses habitudes, ses relations, son penchant amoureux. Et même avec toutes ses recherches, il lui arrivait de se tromper. Désespéré, il ne savait plus quoi faire. Sa mère elle-même souffrait et ne trouvait pas les potions, les onguents, les formules magiques afin d'apaiser les troubles de ces êtres perdus.
Il était tant d'agir face à tant de chaos. Ce jeune garçon se rendit alors chez Vulcain. Pendant quelques heures il écouta cet enfant, pendant quelques heures il réfléchit quand une idée lui frappa l'esprit. Ce Dieu de la métallurgie proposa de confectionner des flèches en or. Ce métal,créé par les Dieux, était pur et précieux. Il était donc parfait pour toucher le cœur des Hommes. L'esprit vaillant, l'enfant ailé repartit alors avec son carquois plein de nouvelles flèches. A peine arrivé en ville, il choisit sa proie. Cette jeune demoiselle se promenait dans la rue, allant discrètement rendre visite à sa tante la marquise de Chartreuse chez qui elle écouterait du clavecin toute l'après-midi. Après quelques usages, les dames s'installèrent confortablement. Dans le salon empli de dorures et de tentures rouges magenta, le tintement des tasses était étouffé par la musique. Très vite, assis sur le secrétaire, il se rendit compte que ce jeune musicien avait des yeux de biche pour cette jeune pucelle. Son regard était pur, son regard était franc. Cupidon n'avait pas ressenti autant d'amour depuis des mois. Il n'espérait pas mieux pour essayer ses nouvelles flèches. Il décida de se poster en haut de cette armoire. Tout en écoutant la douce mélodie qui s'évaporait dans ce salon éclairé par les bougies, il arma son arc. Il attendait le final de cette symphonie afin que sa flèche frappa en même temps que la dernière note dans le cœur de la demoiselle. Face à elle, il retint son arc fixé sur son organe où coule la vie. Les yeux fermés, il se sentait pris par la musique. Il vivait cet instant avec magie. Et quand vint le final, la flèche fila droit. Il ouvrit ses yeux. Leurs regards se croisèrent, il comprit que l'or avait agi. Le jeunes damoiseaux avaient le cœur qui battait à travers leur tunique, une pression douce, chaude envahissait leur poitrine. A partir de cet instant, le jeu avait commencé, leurs chemins croisés n'en formeraient plus qu'un. Le sentiment du devoir accompli envahit Cupidon. Il resta là à profiter de ce moment. Le sortilège de l'amour continua ainsi plusieurs années. Cupidon volait entre les nuages, le cœur léger, apaisé et palpitant. Chaque flèche lancée, il éprouvait une joie profonde et une paix intérieure. Mais ce bien-être ne dura qu'un temps. Trop peu de temps pour lui.
Aujourd'hui, le XX ème siècle pointe son nez, les guerres se poursuivent, les hommes combattent toujours mais plus de duel pour impressionner leur courtisane. Les flèches d'or sont des brindilles séchées au soleil. Leur effet est éphémère voire inefficace chez la plupart des personnes. L'époque a fortement changé. Les hommes et les femmes ne se font plus la cour dans des salons privés, ils ne se retrouvent plus dans les foires du village pour se rencontrer. Tous courent après le temps sans profiter des chants de la vie. Ils cumulent les diplômes, ils vont au bureau, ils font leurs courses au casino, ils se mignotent devant un écran de télévision .. Et lorsqu'ils veulent rencontrer l'amour, ils dansent à moité alcoolisés dans des bars et des discothèques. D'autres dans leurs pantoufles, avec leur chat sur les genoux se connectent face à leur ordinateur dans l'espoir de brancher la femme de leur vie. Et lui dans tout ça? Qu'est devenue sa mission? À quoi sert-il? A quoi bon investir dans des flèches d'or, à quoi bon toujours innover dans du nouveau matériel au bout du compte la crise revient?
Cupidon sort alors de sa rêverie. Il regarde autour de lui... Personne... le vide... Il prend son carquois et son arc. Dans un battement d'ailes, il part vers l'Olympe. Désabusé, las, il en a assez de voler après ces cœurs. À chaque avancée dans les nuages, la colère le prend peu à peu . Depuis des millénaires, il fait naître l'amour sans rien attendre. Voilà des décennies que sa mission est de plus en plus complexe, aucune aide, aucun remerciement de ces êtres bas. Il est temps que tout s'arrête. Il se dirige vers cette grande bâtisse et franchit les grandes portes sur lesquelles étaient gravées deux sabres croisés entre des flammes. Il passe le grand hall d'entrée et se dirige vers la salle d'armes. Mars avait mis ses plus belles découvertes et ses plus impressionnantes innovations dans cette salle: boule irradiante de foudre nucléaire, des pistolets à flamme laser avec une précision de quelques millimètres et une portée de 900 mètres, des couteaux, des avions … On y trouvait tout un armement à faire mourir de peur le plus aguerri des guerriers. Le regard de Cupidon s'arrête sur cette drôle d'arbalète à moteur. Elle lance plus de 3000 fléchettes à chaque tir. Il dépose son arc, son carquois, et ses flèches d'or. Il se saisit de l'arme et s'envole vers la première ville. La poitrine serrée, la poitrine amère, les larmes aux yeux,il ne veut plus faire marche arrière. Le temps est venu pour lui de prendre sa retraite et de laisser ces Hommes dirigés leur cœur. Mais avant il n'a qu'une seule pensée : verser toute sa rage.
Il est maintenant minuit, les rues sont vides, les cafés sont pleins.. On est un samedi soir en plein été. Il arrive dans le quartier « bastille », les jeunes , les moins jeunes s'amusent, rient. Il repère un endroit bondé. D'un coup de pied, il se rue à l'intérieur. Il déclenche son arbalète avec rage et avec cri. Il décharge toutes ces munitions touchant hommes, femmes tout azimut. Tous sont mutilés, enfourchés, meurtris. Les corps sont explosés. Les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes, hommes et femmes .. confusion des genres... mélange des sexes...profusion des sens...L'amour devient sans règles.
Dans ce chaos un faux silence règne. Cupidon fait demi tour son arbalète sur l'épaule. Serein, le cœur léger : « qu'il se démerde avec leur histoire d'amour! Allez direction Bacchus pour un bon cigare avec Jack Daniel's . Ce soir je fête ma démission ».
