l 'étrange étranger

26/11/2013 16:06

 

les pleurs de la mort

En ce soir d'été, je me promène le long de cette plage. Une brise douce et fraîche vient balayer mes cheveux, insufflant mon parfum sur son visage. Main dans la main, nous marchons, laissant l'eau caressée nos pieds. L'atmosphère est sereine. Notre silence apaisant nous permet de nous retrouver dans nos mêmes rêveries: plaisir des yeux, contentement des sens, bien-être intérieur partagé. Le temps s'écoule. Nos pas estampent notre amour dans le sable que la mer, dans son ondulation, vient adoucir les traits. Nous respirons ce vent de renaissance quand il est apparu pour la première fois. Un étrange étranger s'est glissé entre nous. Un étrange étranger est venu là, comme une esquisse furtive. Moi, je l'ai à peine senti, lui il n'en s'est pas rendu compte. Nous reprenons notre chemin main dans la main, les cheveux au vent.


 

Le temps s'écoule et notre amour se croit toujours plus fort et plus complice. Les amis nous disent être comme les étoiles célestes formant une constellation. Vous savez ces soleils nocturnes qui s'unissent, se reflètent l'un dans l'autre, s'illuminent l'un sur l'autre. Nous avons cru longtemps être deux, mais dans ce ciel, nous étions trois.


 

Les jours passent, nos rires restent toujours spontanés, nos silences doux et enveloppant comme cette couette dans laquelle on se complaît un soir d'hiver. Je l'aime. Il dit m'aimer. J'aime le voir rire, travailler, boire son thé. Il aime mon grain de folie, mes lapsus linguae, ma soif de projets. Deux créatifs ensemble dans ce monde bien terre à terre ont parfois du mal à trouver leur place mais leur force reste leur imagination. Leurs moments à deux sont comme des jeux renouvellement créés. Les balades photo comme une bataille de polochons (clic clic et rire). Les découvertes du musée sont comme un cache cache entre l'Histoire et celle qu'ils inventent tous les deux au grès des statues et des tableaux. Un mot lancé, une légende à deux cœurs est créée.


 

Et c'est lors de cette visite au musée de Bruxelles qu'il est réapparu cet étrange étranger. A partir de ce tableau rouge aux formes abstraites, je lance la valse des mots, nous dansons dans une histoire inventée entre le tableau devenu une montagne de fraises et les courbes noires des petits lutins qui glissent sur des toboggans de réglisse. Et là son regard change l'espace d'un millionième de seconde et sa réplique est juste mais sans magie. Je sens, je frémis. Cet étrange étranger se glisse à nouveau entre nous lorsque nous passons devant cette statue de femme grecque. Notre danse s'interrompt et la visite devient juste une visite de musée. Oui , vous allez penser que nous sommes complètement dingues. Oui ,je vous dirai . Lui et moi, nous pensons que la vie est bien trop importante pour la vivre avec sérieux. Mais même dans cette vie de légèreté et d'amour, il y a du grave, des poids comme des livres anciens. Nous avons fait de notre union un conte enfin c'est ce que je croyais car lui il en a fait un « necronomicom » mais bien sûr je m'en suis rendue compte bien après.


 

La vie se poursuit. Je me sens de plus en plus exclue de sa constellation . L'étrange étranger devient de plus en plus présent et pourtant impalpable. Nos rires sont toujours là, notre complicité toujours bienveillante et pourtant il est là parcimonie.


 

Un soir d'hiver il me saute aux visages. Mon cœur se déchire, je l'appelle au secours mais lui, il ne le voit pas, il refuse de le voir. Il prépare le feu de la cheminée, je m’attelle au repas. La musique nous porte dans nos gestes précis, nous dansons, nous chantons tout en vaquant à nos occupations. Une soirée romantique se profile même si les enfants doivent revenir de chez leur mère. Une fois tous couchés, un thé, un carré de chocolat, des marrons chauds et une vague de rêveries sont au programme. Leur arrivée approche, sa voix est sèche, ses gestes sont incertains. Je ne me sens pas à ma place. J'ai peur et pourtant je le sens comme habité. Je ne peux rien faire. Quand je lui dis que non, je reste dans la cuisine le temps que les enfants arrivent. Il change, son regard noir semble l'investir. Il n'est plus lui.


 

Les mois passent. Je reste sur cette sensation que je n'ai plus ma place dans cette constellation. Parfois nos étoiles forment le lynx, aujourd’hui  j'en ai le regard. Je comprends. Comment me battre contre ce fantôme ? Comment être présente alors que cette forme impalpable, vile , sournoise et sans matière se glisse dans nos cœurs comme un blizzard. J'ai mis une forme sur cet étrange étranger qui depuis le début vient des outre-tombes noircir notre amour .


 

Je ne peux pas avancer, je suis résignée à m'effacer. Comment annihiler une forme vaporeuse venue du passée? Cet étrange étranger, il est le seul à pouvoir le tuer. Cet étrange étranger est le souvenir passé et présent de son ancien amour . Cet étrange étranger n'a pas encore son nom écrit dans le livre des morts.


 


 


 

  le livre des morts